VIRTUAL DREAM CENTER :
CRYPTOLOGY

ATELIER W
du 8 décembre au 16 décembre 2017 Commissariat : Jean-Baptiste Lenglet














































































































En 1928, suite à l’essor du microphone et de l’enregistrement sonore, Paul Valéry annonce dans un court texte éponyme une « conquête de l’ubiquité ». Sur quelques pages, le poète anticipe la manière dont les développements technologiques renouvellent nos conditions d’appréhension de l’art et déplacent sa définition.
Cette conquête est probablement au cœur des applications Virtual Dream Center menées par Jean-Baptiste Lenglet et Thomas Fort.
Repensant le modèle du centre d’art à l’intérieur de l’idéologie numérique, ce projet curatorial et artistique propose un espace à morphologie variable qui interroge nos habitudes de visiteurs d’expositions et engage des réflexions autour du médium virtuel et des possibilités qu’il offre. Depuis quelques années, il invite artistes et curateurs à déployer dans l’espace de l’application des propositions originales, libérées des contraintes matérielles.
Pour sa quatrième occurrence, 2.0, la programmation s’attarde sur des propositions d’artistes femmes. Une manière de repenser la question du féminisme à l’aune de la réalité virtuelle.
Dans ce cadre, Elise Vandewalle propose “Les Chasseurs d’ombres”, une forme d’exposition rétrospective pour laquelle l’architecture du lieu s’adapte à une relecture de sa pratique depuis une dizaine d’années.
A partir d’une agora centrale, l’artiste imagine un espace en étoile qui rayonne sur une série de salles abritant chacune une installation spécifiquement repensée pour l’espace virtuel à l’intérieur duquel l’artiste opère une translation et une reconfiguration de ses propres œuvres.
Des figures tutélaires plus ou moins marginales du féminisme littéraire à ses références à l’histoire de la sculpture antique, de ses vidéos et pièces sonores à ses assemblages minimalistes évoquant des potences monumentales, l’artiste nous laisse entrevoir une ligne de crête singulière et crée des espaces en tension où références historiques, fictions et éléments biographiques s’entremêlent.
Si, au premier regard, ces fragments se dérobent à l’analyse c’est justement qu’il revient à chacun de puiser dans son inconscient les pièces manquantes du récit que l’artiste propose. Car il y’a dans le travail de Elise Vandewalle quelque chose de flottant, la promesse sourde d’une réalisation en suspend qui laisse entrevoir la présence d’un corps agissant qui pourtant se dérobe au regard.
De l’espace du Virtual Dream Center à celui de l’atelier W, l’artiste pense une exposition en forme de caisse de résonance et d’espace de projection de ses propres formes.
Comme un lointain écho au chat de Schrödinger qui au début du 20e siècle tentait d’apporter un éclaircissement sur les possibilités d’existence de la matière dans deux états contradictoires, l’artiste s’amuse des paradoxes offerts par ce projet en deux temps et joue des rapports d’altérité, de duplicité et d’antagonisme.
Dans ce mouvement, elle retrouve de manière très frontale les questions liées à l’ubiquité dans la sphère numérique et engage ses propres œuvres dans un dialogue avec elles-mêmes. Un dispositif à l’intérieur duquel chaque œuvre devient le döppelganger d’une autre naviguant constamment d’une réalité à l’autre, de l’espace d’exposition réel de W à l’univers fantôme des chasseurs d’ombres.
Dans les différentes théories de multiplicité et de coexistence d’univers parallèles, la plus modeste et certainement la plus marginale, celle de l’univers fantôme, est paradoxalement celle qui conviendrait le mieux au projet de Elise Vandewalle. En supposant la simultanéité de deux univers elle offre aux astronomes la résolution d’un certain nombre de problèmes qui se posent à eux, des mouvements contradictoires des astres à la création même des galaxies. Essayant de trouver une réponse à l’impasse et au paradoxe de la matière noire, cette théorie propose un principe d’attraction répulsion entre deux univers parallèles qui poserait que la matière visible dans notre univers soit contrebalancée par son ombre dans un univers parallèle.
A l’image de cette réponse que les scientifiques cherchent à apporter à l’existence de notre univers, Elise Vandewalle propose ici une cosmologie nouvelle de son travail dans un mouvement d’oscillation du réel au double virtuel. Ses ombres numériques s’incarnent dans l’espace physique de l’exposition et disséminent des indices à la fois visibles et invisibles qui nous invitent à une expérience concrète de conquête de l’ubiquité.


Yannick LANGLOIS