Elise Vandewalle

 

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Jeune création

 

Au croisement de multiples médiums, Elise Vandewalle explore les disciplines pour concevoir une oeuvre multisensorielle. D’une installation conçue comme une scène, objets textiles, vidéo et voix féminines naissent de formes sculpturales pour se disperser dans l’espace. La porosité de la voix et celle du geste s’entrechoquent au travers de performances sporadiques. L’immersion dans ces spectres vocaux nous fait découvrir ou re-découvrir Emily Dickinson, Kathleen Ferrier et Hildegarde Von Bingen ; poète, chanteuse et mystique. Libre au spectateur de déambuler dans cet univers afin de percevoir l’atmosphère qui s’y déploie. L’installation nous interroge sur l’être artiste comme acte politique à travers ces figures tutélaires.

Elodie Vitrano, in. catalogue de la 66è édition de Jeune création, 2016

 

 

 

 

La lumière est au regard ce que la vision est à l’œil

 

Diderot écrit une « Lettre aux aveugles » où il est question de démontrer que, même les aveugles, peuvent reconstituer l’espace du visible à travers l’information qui leur est donnée par la raison. Rien ne saurait faire obstacle à l’esprit des Lumières, à ceci près que l’aveugle sera à jamais privé de la lumière, de l’expérience libidinale de la lumière qui, elle, n’est contenue dans aucune « information » ni aucune cognition. L’œuvre d’Elise Vandewalle témoignerait que, même voyant, on est capté par le regard et la lumière, deux composantes qui ne se confondent pourtant pas avec la vision, celle-ci réduite à une somme d’informations, à un codage cognitif. Arrêtons nous sur ce titre trop parlant, Œdipe, si ce n’est qu’en l’occurrence la référence ne renvoie qu’à l’aveugle, à Œdipe privé de ses yeux. Une photo noir et blanc montre les orbites tuméfiées d’un enfant ayant subi une lobotomie, rendant ainsi présent la dimension du regard, les ocelles qui entourent les orbites, puisque disjoint des yeux, de la vision et de ses organes. Deux lignes en métal sous la photo du visage gonflé, grimpent contre le mur, cherchant à percer une deuxième fois les yeux du malade. La photo en noir et blanc est imprégnée d’une lumière appartenant à l’invisible, concentrée autour des yeux cernés. La vision du spectateur oscille, captée par un regard invisible, entre les taches écarquillées et le métal mutilant.
Mais il y a plus. Une petite statue d’Hermès, supposée avoir été sculptée par Praxitèle, est fixée par un cadre noir, asymétrique, tel le trou d’une serrure. Hermès pointe du doigt de la main droite le vide laissé par un objet disparu, qu’un jour a contenu la main gauche : le vide indique bien que l’objet pointé est secondaire, pouvant être quelconque, ce qui compte est le pointage, le geste qui désigne, à l‘instar du Saint-Jean de Leonard de Vinci. Le cadre noir donne une place à la statue, et celle-ci au creux de la main, en redoublant la présence de la place vide, qui vient se télescoper à son tour sur la contrainte appliquée à la vision du spectateur, par le trou de la serrure. Une fois de plus, l’artiste devance le psychanalyste, créant le gap, caché mais bien réel, qui rend différents le regard et la vision et qui font de la lumière cette « chair du monde » qui laisse perplexe le voyant réduit à sa place de spectateur. Lacan a pu formuler que « le monde est omnivoyeur, mais il n’est pas exhibitionniste », s’il était exhibitionniste, il montrerait l’invisible. Elise Vandewalle réduit cet invisible ou bien à des taches qui regardent le spectateur qui ne se voit plus dans les yeux d’autrui, ou encore à un voyeur qui épie à travers l’œil d’une serrure, mais pour lui montrer que l’objet de son fantasme n’est rien d’autre qu’une place vide.

Juan Pablo Lucchelli

 

 

 

Parallaxe

 

Une pluie noire ruisselle entre les ruines de béton d’une friche industrielle d’Europe de l’est. Aux architectones mélancoliques de ce dédale urbain fait écho l’opacité d’une errance. Cette noirceur et cette opacité insondables du réel ne sont pas le fruit d’une erreur de parallaxe, mais plutôt la matière énigmatique d’où est extrait tout le registre plastique mis en œuvre par l’artiste. En astrophysique, la matière noire (ou matière sombre), traduction de l’anglais dark matter, désigne la matière apparemment indétectable, invoquée lorsqu’il s’agit de rendre compte d’effets inattendus. La composition de cette « matière noire » demeure inconnue : gaz moléculaires, étoiles mortes, trous noirs. Cette matière sombre de l’univers est faite de béances, de particules refroidies, de constellations éteintes. Dans le travail d’Elise Vandewalle, l’indétectable chorégraphique maintient la cohésion des éclats du visible et des retombées radioactives de la mort. Fragments de matière noire et de temps sidéral. Récemment, l’artiste a intitulé une de ses vidéos « Black hole », trou noir, en hommage peut-être à une géométrie des confins. Le champ gravitationnel du désir y est si intense qu’il exclut toute forme de rayonnement.

Jean-Baptiste Mognetti

 

 

 

De si rares lumières

 

Il y a d'abord ceci qui ne semble jamais donné : cette patience des corps, qu'ils soient inertes ou animés, dont l'existence n'est pas seulement latente mais, près de nous, en attente. Elise Vandewalle tient son travail (films, vidéos, photos, sculptures) dans cette alerte et peut-être cette question : Qu'est-ce que les choses voudraient nous dire que l'on n'entend qu'à peine et ne voit que très fragmentairement ? Et de quels temps nous feraient-elles signe, perçus comme de très vagues mais insistantes promesses ?
Dans les compositions d'Elise Vandewalle, il y a un acte lent et, conjointes, de très fines précipitations (cela définirait un singulier « climat »). « Les Fruits noirs » (2OO9) ou « Averse » ( co-signé avec Carole Quettier, 2010) en distillent l'étrange alchimie, les goulées et les invisibles hoquets, les battements de cœur sous la peau, les ciliations sous les oscillations des corps. Seule l'hésitation, maîtrisée et conduite/éconduite, répond à la nécessité du calcul et à son improbabilité. Dans le travail d'Elise Vandewalle, l'hésitation est cet art qui répond au doute et le traverse (« Averse » est un film où aucun trait, de lumière ou d'état, de matière ou de geste, ne tombe de travers : ses rayonnements condensent l'alliance ou le rapport entre la strie et la chute, la stridence et le silence, le choc et l'écoulement). Le trait, chez elle, jugule le dévalement ; il a la densité d'une image qui se fait le fruit du temps. Sa fertilité passe au noir et transparaît comme une version inédite du naissant qui maintient en lui, avant toute manifestation et incarnation, une lueur (une luette) suspensive : la pensée filtre chaque instant, même passé, de ce qui est à l'œuvre dans ce travail. Elle pense ce qui n'a pu être pensé, ne le sera jamais, ne cessera jamais de rêver de l'être.
L'hésitation maîtrisée est une patience (la notion de jeu et de mise n'en est pas absente : ne s'agit-il, inlassablement, de redistribuer des cartes ?), une modalité d'être qui, quand elle est vécue pour elle-même, cherche ce point à partir duquel on ne pourra plus reculer. Situation qui, seule peut-être, est à la mesure des paradoxes qu'il revient d'endurer – et d'où se donne la décision.
Il nous faudrait comprendre et accepter cette proposition : l'art consiste à faire de l'impossibilité de reculer une liberté (qu'elle soit surveillée est secondaire, c'est sa lueur de liberté qui, en ces instants, compte... et relance le jeu). Cette lueur (luette) est, comme pendentif, une goutte de temps. Elle ne tombe pas du ciel. Elle lanterne. Se tient en attendant d'apparaître dans les décombres d'un lieu, au fond de la scène vide et nue d'un théâtre désert, là où le « Désoeuvrement » officie encore et soutient la dernière scène d'un dernier et silencieux rappel. Où meurent les rappels quand la salle s'est vidée ? Où vont les derniers regards quand le dernier des visiteurs a quitté la salle d'exposition ? Sur quels ultimes et inaudibles murmures les œuvres appuient-elles les forces qui les font être et les obligent à voir ce que nul ne peut plus voir ?
« (...) For my deserts, are my hopes, since hope is gone... », dit un poème de John Dowland, « Flow my tears ». Mes déserts sont mes espoirs, depuis que l'Espoir m'a quitté.... Depuis que l'Espoir s'est en allé... C'est d'eux, de ces déserts intimes, de ces déserts de villes que leurs habitants voudraient peupler de gestes rêvés, de gestes réels, d'accords inespérés, que l'art reprend une tâche issue des points les plus reculés. Poème, sculpture, film ou danse, les voies et les voix sont fines, parfois clandestines, anciennes ou très jeunes, sans fins elles cherchent leurs sources et leurs ressources, là, là aussi, sur les rives du Blanc-Mesnil, où ne semble couler aucun fleuve. Mais où, pourtant, à travers et au-delà des images qu'Elise Vandewalle offrira, sera de nouveau prononcé un nom improbable, étrange et oublié, enfoui et réexhumé, classique et hors mémoire, beau comme une nudité des premiers temps, celui de Praxitèle... celui pour qui la beauté se confondait avec la beauté de l'existence, exposée à tous les orages du temps.

Daniel Dobbels, 2011